4 Orchidiversité

On tente dans cette partie de suivre historiquement la richesse en espèces et l’évolution des populations de ces espèces.

Compte tenu de la non-systématicité des relevés, il est difficile de mettre en évidence des évolutions à courte échelle. Une approche à “gros grain” est donc utilisée, se basant sur deux périodes disjointes P1 et P2, pour lesquelles les statistiques sont comparées.

Idéalement, les périodes devraient être assez longues pour assurer chacune une couverture optimale du territoire et des pressions de prospection comparables.

Pour la Nièvre, cela nous amènerait à choisir une date de séparation en 1990, juste après les prospections exhaustives de de D. Dupuy. Malheureusement, la période de 1990 à 2025 est beaucoup trop longue pour être utile. En effet, compte tenu de la dégradation des milieux propices, comment peut-on assumer que des orchidées observées pour la dernière fois dans les années 2000 sont encore présentes en 2025 ?

J’ai donc choisi ici une période récente réduite à 10 ans, ce qui est la granularité utilisée pour l’établissement des cotations UICN.
Compte tenu de la faible pression de prospection actuelle, cela donne une image assez chétive des populations d’orchidées, et il ne faut pas nécessairement s’alarmer des statistiques en résultant, quoique…

Le principal avantage de ce choix est de bien montrer les efforts nécessaires pour aboutir à un recensement fiable, en faisant ressortir clairement les zones sous-prospectées et les espèces à rechercher.

Les périodes de référence utilisées dans la suite sont donc * P1: 1900-2014 et * P2: 2015-2025

Cette section explore diverses représentations des données qui permettent d’avoir des visions complémentaires de l’orchidiversité locale.

4.1 Liste des espèces

Le tableau suivant donne la liste des espèces observées dans le département depuis 2015 (période P2), avec leur statut de rareté, leur date de première mention (PM), leur date de dernière mention (DM) et la date de mention précédente (Préc.), si DM > 2020 et que la différence est de 5 ans ou plus. Les taxons avec une mention “Préc.” sont donc des taxons ayant eu une éclipse récente et significative dans les données, ce qui est un signe d’alerte sur leur vitalité, ou sur le manque de relevés.

4.2 Classes de rareté

Des indices de rareté en périodes P1 et P2 ont été calculés pour chaque espèce sur la base de son indice de présence relatif (c.a.d. le nombre de communes avec mention de l’espèce, divisé par le nombre de communes avec des données sur la période).

Ces indices nous permettent de définir six classes ou statuts de rareté, suivant une progression géométrique de facteur 1/2 : les espèces très communes (TC) sont signalées sur plus de la moitié des communes, les espèces communes (C) sur moins de la moitié et plus du quart, etc. Les autres classes sont AC, AR, R et TR.

Les espèces sont triées ci-dessous par classe de rareté en période récente (P2), et on relève les espèces n’ayant pas été vues depuis plus de 10 ans.

  • TC : And. mas

  • C : Ana. pyr, Hi. hir, Or. pur

  • AC : Ana. mor, D. mac, Gy. con, Neoti. ust, Neott. ova, Op. api, Op. hol, Or. ant, P. bif

  • AR : D. maj, Neott. nid, Or. mil

  • R : Ce. dam, Ce. rub, D. inc, E. hel, Op. ins, Op. sph

  • TR : Ana. lax, Ce. lon, D. fuc, D. pra, E. atr, E. lep, E. mue, E. pal, E. pur, Gy. odo, Hi. rob, Lim. abo, Op. ara, Or. sim, P. chl, P. for, Se. lin

Espèces non-revues depuis plus de 10 ans

  • Ana. cor, D. vir, E. mic, Go. rep, He. mon, Sp. aes, Sp. spi

La figure suivante présente l’évolution des effectifs des classes de rareté entre les périodes P1 (à gauche) et P2 (à droite). On voit clairement que de nombreuses espèces ont subi des déchéances d’une ou deux classes, venant gonfler les effectifs de classes R et TR. Les disparitions d’espèces (de TR à Abs) ont par ailleurs été compensées par les découvertes récentes.

4.3 Cartes d’orchidiversité

Les cartes ci-dessous reportent le nombre d’espèces par commune pour les périodes P1 et P2. Elles permettent d’apprécier les pertes d’orchidiversité locales, ainsi que les lacunes de prospection en période P2.

4.4 Mutation de l’orchidoflore

On visualise c-dessous les changements de composition de la flore orchidéenne entre P1 et P2. Les surfaces des carrés sont proportionnelles aux indices de présence des espèces (en nombre de communes) dans la période considérée. Cela permet de visualiser les changements majeurs d’indices de présence entre les deux périodes.

On voit clairement la progression spectaculaire d’Himantoglossum hircinum et d’Anacamptis pyramidalis. Contrairement à ce qu’on observe en Île-de-France, où il s’est extensivement installé dans les parcs et pelouses urbaines, Ophrys apifera ne profite pas de cette vague dans un département essentiellement rural. On visualise également bien le fort recul de Dactylorhiza majalis.

4.5 Evolution temporelle

La figure ci-dessous rassemble les historiques des relevés pour toutes les espèces, avec un code couleur indiquant les populations estimées. Les espèces sont classées prioritairement par date de dernière mention, puis par nombre d’années sans mention, puis par ordre alphabétique. Les espèces sans mention après 1985 ne sont pas figurées: E. mic (DM: 1966) et Sp. aes (DM: 1910).

On repère bien sur cette figure plusieurs structures:

  1. en haut de la figure, la disparition d’espèces au cours des ans: He. mon, puis Ana. cor, Go. rep, D. vir, Sp. spi, et Ana. lax, souvent après de longues éclipses dans les relevés. Sans mention depuis 10 ans ou plus, ces espèces sont probablement disparues du département.

  2. en bas de la figure, des espèces mentionnées régulièrement, avec parfois un petit nombre d’années creuses. La seule espèce sans année creuse des D. mac. Si on remonte dans le tableau, la fréquence des années creuses augmente. Par contre on voit un bloc bien défini, de Or.ant à D. mac où il n’y a pratiquement aucune année creuse après 2014. Ce groupe rassemble les Orchidées classées TC, C et AC et une partie des AR.

  3. on a donc au milieu, de P. chl à Neott. nid, des espèces qui sont rares, aussi bien en terme de distribution spatiale et d’effectifs, que de fréquence de relevés (on y trouve également les espèces découvertes récemment). C’est bien ce groupe qui doit concentrer les efforts de prospection dans les années à venir.

Pour les espèces R et TR, les monographies proposent un historique des relevés au niveau des communes, permettant de prioriser les sites à explorer.

4.6 Comparaison avec Dupuy 1989

Je reprends ici la classification faite par D. Dupuy dans son ouvrage (Dupuy 1989) afin de faciliter la comparaison. Les statuts de rareté initiaux ont été calculés sur la période pré-1989 et peuvent différer de ceux de la période P1.

4.6.1 Espèces présumées disparues

Les dernières mentions sont données entre parenthèses.

Historiques, jamais revues

  • Epipactis microphylla, E. mic (1966)
  • Spiranthes aestivalis, Sp. aes (1910)

Non revues récemment

  • Anacamptis coriophora, Ana. cor (1994)
  • Anacamptis laxiflora, Ana. lax (2015)
  • Dactylorhiza viridis, D. vir (2009)
  • Goodyera repens, Go. rep (2006)
  • Herminium monorchis, He. mon (1993) : observé une fois après la publication de la cartographie (Varzy, obs. anonyme)
  • Spiranthes spiralis, Sp. spi (2014)

4.6.2 Orchidées fréquentes

Les statuts de rareté et leur évolution sont indiqués entre parenthèses.

Sur tout le territoire

Presque toutes ces espèces subissent une régression d’une classe.

  • Anacamptis morio, Ana. mor (C –> AC)
  • Androrchis mascula, And. mas (TC –> TC)
  • Dactylorhiza maculata, D. mac (C –> AC)
  • Dactylorhiza majalis, D. maj (C –> AR)

Hors Morvan

On a ici essentiellement des orchidées calcicoles, qui subissent fortement la raréfaction et la fermeture des milieux propices. La plupart voient leur statut de rareté se dégrader, à l’exception de Hi. hir et Ana. pyr qui restent stables. Certaines espèces alors notées fréquentes sont devenues rares.

  • Anacamptis pyramidalis, Ana. pyr (C –> C)
  • Cephalanthera damasonium, Ce. dam (AC –> R)
  • Epipactis helleborine, E. hel (AC –> R)
  • Epipactis muelleri, E. mue (AC –> TR)
  • Gymnadenia conopsea, Gy. con (C –> AC)
  • Himantoglossum hircinum Hi. hir (C –> C)
  • Neotinea ustulata, Neoti. ust (C –> AC)
  • Neottia ovata, Neott. ova (C –> AC)
  • Ophrys apifera, Op. api (C –> AC)
  • Ophrys holosericea, Op. hol (C –> AC)
  • Ophrys insectifera, Op. ins (AC –> R)
  • Orchis anthropophora, Or. ant (C –> AC)
  • Orchis militaris, Or. mil (AC –> AR)
  • Orchis purpurea, Or. pur (C –> C)
  • Platanthera bifolia, P. fornicata, P. bif (C –> AC)

4.6.3 Orchidées peu répandues

Ici encore, on constate une régression généralisée. Les espèces barrées sont présumées disparues.

  • Cephalanthera longifolia, Ce. lon (AR –> TR)
  • Cephalanthera rubra, Ce. rub (AR –> R)
  • Dactylorhiza fuchsii, D. fuc (AR –> TR)
  • Epipactis atrorubens,E. atr (AC –> TR)
  • Epipactis purpurata, E. pur (AR –> TR)
  • Goodyera repens
  • Gymnadenia odoratissima, Gy. odo (AR –> TR)
  • Neottia nidus-avis, Neott. nid (AC –> AR)
  • Limodorum abortivum, Lim. abo (AR –> TR)
  • Ophrys araneola, Op. ara (AR –> TR)
  • Ophrys sphegodes ,Op. sph (AR –> R)
  • Spiranthes spiralis

4.6.4 Orchidées rares et localisées

Cette classe a également subi de grosses pertes, avec trois des sept espèces maintenant présumées disparues.

  • Anacamptis coriophora
  • Anacamptis laxiflora
  • Dactylorhiza viridis
  • Dactylorhiza incarnata, D. inc (R –> R)
  • Epipactis palustris, E. pal (R –> TR)
  • Orchis simia, Or. sim (TR –> TR)
  • Platanthera chlorantha, P. chl (R –> TR)

4.6.5 Découvertes récentes

Les premières et dernières mentions figurent entre parenthèses.

  • Dactylorhiza praetermissa, D. pra (2024) : une observation de 5 pieds à Montsauche-les-Settons. L’Atlas de la Flore Sauvage de Bourgogne (Bardet et al. 2008) pointait deux mentions “à vérifier” sur la commune de Brassy en 2002. Nous n’avons pas de trace qu’elles aient été confirmées.

  • Epipactis leptochila, Ep. lep (2024) : 1 pied mentionné à Prémery. A confirmer…

  • Himantoglossum robertianum, Hi. rob (2024) : deux stations de 1 pied chacune en bord de Loire. A confirmer…

  • Serapias lingua, Se. lin (2023-2025) : une unique station de quelques dizaines de pieds à Chevenon, suivie sur 3 ans.

4.7 Bilan

Si on se base sur les données, la situation de nombreuses espèces est assez critique, avec de notables réductions de répartition et d’effectifs. L’orchidoflore semble donc s’appauvrir, avec une minorité d’espèces des classes TC et C qui résistent plus ou moins bien.

Il est important de garder à l’esprit que le département est actuellement sous-prospecté. Le nombre de communes avec des données depuis 2015 est de 212, contre 298 dans la période précédente. L’ensemble du territoire n’a donc pas été couvert en - ans. Pour fixer les idées, les cotations UICN pour les listes rouges se basent sur des données décennales, et nous serions bien en mal de fournir des estimations de populations fiables pour cet exercice sur la base des données recueillies ces dix dernières années. Il est donc probable que les tailles de populations reportées dans les monographies soient sous-estimées. Si cela n’était pas le cas, nous devrons nous inquiéter de la survie de nombreuses espèces.

En effet, au delà des espèces non-revues depuis 10 ans ou plus, les espèces en situation critique, c’est à dire avec de faibles populations et des aires de distribution en régression notable sont nombreuses: Cephalanthera damasonium, Ce. longifolia et Ce. rubra ont perdu plus de la moitié de leurs stations, avec des effectifs annuels de moins de quelques dizaines. Le même scénario est suivi par Epipactis atrorubens, E. helleborine, E. muelleri et E. purpurata, Gymnadenia odoratissima, Limodorum abortivum, Neottia nidus-avis, Ophrys araneola, Op. insectifera et Op. sphegodes, Orchis simia et Platanthera chlorantha. Dactylorhiza fuchsii et majalis sont dans une situation similaire, mais avec des populations estimées un peu plus importantes. Cela représente pratiquement la moitié des espèces du département.

Au delà d’une potentielle sous-prospection, les causes de ces régressions sont bien connues et identifiées depuis des décennies, la principale étant la disparition des milieux favorables: abandon ou amendement des prairies de fauche, embroussaillement des pelouses, fermeture des sous-bois… En 1989, D. Dupuy présentait les deux dernières comme des menaces potentielles majeures sur l’orchidiversité. La menace s’est concrétisée et réalisée, et sans une gestion ciblée de ces milieux pour en restaurer la biodiversité, il faudra dans quelques années compter une vingtaine d’espèces de plus parmi les Absentes.